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Communiquer efficacement en management

Les entretiens qui fâchent|20 phrases|9 min|révisé le

L’entretien de recadrage : les mots, et leurs limites

Tête chromée d’une clé à cliquet, en gros plan

Les étapes d’un entretien de recadrage se trouvent partout, et elles se ressemblent toutes : préparer, accueillir, exposer les faits, écouter, conclure. Elles ne sont pas fausses, et elles ne servent pas à grand-chose. Ce qui se joue dans cet entretien ne tient pas à son déroulé mais à des phrases précises — ce qu’on dit en entrant, ce qu’on répond à une justification, ce qu’on écrit après. Cette page-là traite de ça, et de ce qu’un recadrage ne peut pas faire.

Ce que l’entretien de recadrage n’est pas

C’est un échange dans lequel un encadrant reprend un écart de comportement ou de travail, en dehors de toute sanction. Le mot est mal choisi et il oriente déjà mal : il suggère un cadre à remettre en place autour de quelqu’un, quand il s’agit seulement de nommer un fait et de dire ce qu’on attend à la place.

Trois confusions abîment l’exercice avant qu’il commence.

Ce n’est pas une sanction, et cela doit s’entendre dès la première phrase. Un entretien annoncé par une convocation formelle a déjà changé de registre : la personne arrivera en se défendant, et l’essentiel du temps passera à savoir si elle risque quelque chose. Si la question qui se pose est celle d’une sanction, ce n’est plus de cet entretien qu’il s’agit — c’est une procédure qui appartient à l’employeur et à ses conseils, et rien sur cette page ne vaut avis juridique.

Ce n’est pas une conversation sur la personne. Le sujet n’est pas le caractère, la motivation ni l’attitude de quelqu’un, ce sont des faits et leurs effets sur le travail des autres. La distinction paraît théorique ; elle est très concrète, parce qu’un fait se corrige et qu’un caractère ne se corrige pas sur demande.

Ce n’est pas un rattrapage. Un recadrage qui arrive après six mois de silence est d’abord le constat que le retour ordinaire n’a pas été fait. Il faut le mener quand même, mais sans se cacher que la moitié du problème est là, et que la personne a raison de le dire si elle le dit.

Préparer : le fait, et rien que le fait

La préparation ne demande pas une trame, elle demande une phrase. Une seule : le fait, daté, observable, avec son effet. Si cette phrase ne vient pas, ce n’est pas le moment d’entrer dans le bureau.

Le test est simple et il est sévère : quelqu’un qui n’était pas là pourrait-il redire le fait sans le déformer ? Une date, un objet, une conséquence. Si le fait ne passe pas ce test, ce qu’on a en main n’est pas un fait mais une impression, et la conversation tournera en boucle.

Ne passent pas le test, et ne devraient jamais servir d’ouverture :

  • « ton attitude », « ton implication », « ton état d’esprit » — rien là n’est observable, et rien ne peut donc être reconnu ni corrigé ;
  • « on me remonte que… » — une information dont on ne prend pas la responsabilité place la personne face à des accusateurs absents ;
  • « ce n’est pas la première fois » en ouverture — si les fois précédentes n’ont pas été dites, elles ne comptent pas, et les invoquer d’un coup donne raison à celui qui se sent piégé ;
  • « tout le monde a remarqué » — la seule chose que cette phrase apprend, c’est qu’on a parlé de quelqu’un sans lui.

Deuxième pièce de la préparation, plus souvent oubliée que la première : ce qu’on attend à la place, dit en termes observables. Un encadrant qui sait parfaitement ce qui ne va pas, et pas du tout à quoi il verrait que ça va, n’a rien à demander.

Les phrases qui ouvrent, celles qui ferment

Voici le cœur de l’affaire, et ce que les listes d’étapes ne donnent pas.

Ouvrir sur l’objet, pas sur le climat. « Il faut qu’on parle » installe dix minutes d’angoisse sans rien dire. « J’ai besoin de te parler du compte rendu de mardi » nomme l’objet, borne l’entretien, et laisse la personne arriver avec ses propres éléments.

Dire le fait sans l’adjectiver. Comparez : « Tu n’es jamais à l’heure sur tes livrables » et « Mardi, le compte rendu n’était pas là à neuf heures, et la réunion s’est tenue sans. » La première est une caractérisation, elle se discute à l’infini. La seconde est un fait, elle s’accorde ou se corrige en une phrase.

Nommer l’effet, pas l’intention. « Tu t’en fiches » suppose un mobile qu’on ne connaît pas. « Trois personnes ont décidé sans l’information » décrit ce qui s’est produit. L’effet est discutable, l’intention est indéfendable — pour l’un comme pour l’autre.

Passer la parole, et se taire vraiment. « Qu’est-ce qui s’est passé de ton côté ? » est une question, à condition de ne pas enchaîner avant la réponse. Ce temps-là est le seul moment de l’entretien où l’on peut apprendre quelque chose qu’on ne savait pas — un outil qui ne fonctionne pas, une consigne contradictoire, une charge qu’on n’avait pas vue. Un encadrant qui n’a rien appris pendant un recadrage a probablement parlé tout seul.

Fermer sur un engagement, pas sur un espoir. « J’espère que c’est clair » ne engage personne et laisse chacun à son interprétation. « Qu’est-ce qu’on fait pour que ça ne se reproduise pas ? », puis « on se revoit dans trois semaines pour regarder où on en est » posent deux choses vérifiables : une action et une date.

Ce qui rend un recadrage abusif

C’est l’une des questions les plus posées sur le sujet, et elle mérite une réponse nette. Un recadrage devient abusif — au sens où il fait plus de dégâts que le fait qu’il traite — quand l’une de ces conditions est remplie :

  • il a lieu devant d’autres. Une reprise publique n’est plus une reprise, c’est une démonstration adressée au groupe, et elle se paie sur la durée ;
  • il porte sur un fait que la personne ne peut pas changer : un délai qui ne dépendait pas d’elle, un moyen qu’elle n’a pas, une information qu’on ne lui a pas donnée ;
  • il ne laisse pas de place à la réponse. Un entretien dont la conclusion était écrite avant l’entrée n’est pas un entretien, c’est une notification ;
  • il revient sur un fait déjà traité. Un même écart repris trois fois n’est plus un recadrage, c’est une pression ;
  • il parle de la personne. Le glissement se fait presque toujours par le même mot : « tu es ». Tout ce qui suit « tu es » sort du champ de ce que le travail permet de demander.

Une reprise menée dans ces conditions n’a pas seulement un coût humain : elle retire à l’encadrant le moyen de reprendre quoi que ce soit ensuite. Et si une personne estime subir des reprises répétées et hostiles, la question sort du management et relève d’un conseil qualifié — juridique, médical du travail, ou des deux.

La trace écrite, et ce qu’elle engage

Beaucoup d’encadrants écrivent après l’entretien. Peu se demandent à quoi sert cet écrit, et c’est là que les choses se compliquent : un écrit peut servir à se souvenir de ce qui a été convenu, ou à constituer un dossier. Les deux se ressemblent sur le papier, et pas du tout dans leurs effets.

Un écrit utile tient en quatre éléments : le fait, ce qui a été convenu, pour quand, et ce qu’on regardera à cette date. Rien d’autre. Ce qui n’a rien à y faire : les interprétations, les jugements de caractère, les propos rapportés par des tiers, et toute phrase dont l’auteur ne voudrait pas qu’elle soit lue à voix haute devant l’intéressé.

C’est d’ailleurs la seule règle à retenir : n’écrivez que ce que vous liriez tranquillement à la personne, parce qu’elle le lira. Il en découle une pratique simple — l’écrit part à la personne concernée, pas seulement au service des ressources humaines. Un compte rendu qu’elle découvre plus tard, dans un autre contexte, détruit en une lecture ce que l’entretien avait construit.

Sur la manière de rédiger ce genre de document, et sur ce qu’un relevé de décisions fait mieux qu’un compte rendu complet, ce qu’un écrit engage se traite à part.

Quand ça recommence

La deuxième fois n’est pas la première répétée. La question a changé : elle n’est plus « est-ce que c’est dit ? » mais « est-ce que c’est possible, et est-ce que c’est voulu ? ». Trois hypothèses, et elles n’appellent pas la même suite.

Les moyens. La personne n’a pas ce qu’il faut — du temps, un accès, une compétence, une information. Répéter l’entretien ne changera rien, puisque le problème n’est pas chez elle. Ce qui se traite, c’est l’écart entre ce qu’on demande et ce qu’on donne.

La capacité. La personne fait ce qu’elle peut, et ce n’est pas assez pour le poste tel qu’il est défini. C’est la situation la plus difficile à dire, et celle qu’on maquille le plus longtemps en problème de motivation. Elle se traite par de la formation, un ajustement du poste, ou une décision qui n’appartient plus à l’entretien.

L’accord. La personne a compris, peut le faire, et ne le fait pas. C’est le seul des trois cas où insister a du sens — à condition de changer de forme : une attente écrite, une date, et l’énoncé de ce qui se passera à cette date. Il faut ici être exact : si la suite peut être une sanction, elle relève d’un cadre que l’encadrant n’établit pas seul.

Ce qu’il faut éviter dans tous les cas, c’est le troisième entretien identique. Un écart repris trois fois dans les mêmes termes, sans que rien ne change ni d’un côté ni de l’autre, enseigne une chose à toute l’équipe : dans ce service, ce qui est dit n’a pas de suite.

Quand le recadrage n’est plus le bon outil

Un entretien de recadrage traite un écart individuel. Employé sur autre chose, il fait porter à une personne un problème qui n’est pas le sien, et c’est de très loin l’erreur la plus fréquente.

Il n’est pas le bon outil quand la charge est le vrai sujet : les retards d’une personne débordée ne sont pas un écart de comportement. Ni quand c’est l’organisation qui produit l’écart — deux consignes contradictoires, un circuit de validation qui ne tient pas dans les délais annoncés. Ni quand le différend oppose deux personnes : recadrer l’une des deux tranche un conflit sans l’avoir instruit. Ni quand l’encadrant est lui-même la cause, ce qui arrive et se reconnaît à un signe simple : personne d’autre ne constate le problème.

Reste un cas moins commode : quand la reprise est justifiée mais que celui qui doit la mener ne s’en sent pas capable. Ce n’est pas un défaut de courage, c’est un défaut de pratique — la plupart des encadrants n’ont jamais eu l’occasion de s’exercer à dire une chose désagréable sans l’envelopper. C’est ce qui distingue une reprise réussie d’une reprise ratée, bien plus que le style de celui qui la mène, et ce que le style change est plus limité qu’on ne croit.